Dans la municipalité d’Argyle, à l’extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Ecosse, la plupart des Acadiens qui parlent encore français[1] sont rassemblés dans des villages dispersés sur un littoral très échancré et irrégulier. Au profil atypique de leurs côtes s’ajoute une singularité historique. L’un de ces villages, Pubnico-Ouest, et le village en regard de l’autre côté du havre, Pubnico-Est, forment la plus ancienne région d’Acadie encore habitée par des Acadiens. C’est aussi la plus ancienne région du Canada encore habitée par les descendants de son fondateur[2]. Est-ce une faveur accordée par le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse aux Acadiens de cette région lorsqu’ils sont revenus d’exil ? Certainement pas…
Séparés et marginalisés

Nous sommes en 1767. Neuf familles acadiennes sont revenues dans la région de Pubnico où, onze ans plus tôt, les Britanniques les avaient capturées puis exilées à Boston. Elles portent les noms d’Entremont, Amirault, Belliveau, Mius et Duon (aujourd’hui d’Eon). Ces familles connaissent bien le vaste territoire de l’actuelle municipalité d’Argyle, au sol rocailleux et pauvre, qu’on nommait autrefois le Cap-Sable. Cette année-là, autour du havre de Pubnico, le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse concède 1012 hectares de terres à une vingtaine de familles. Les colons anglophones s’étaient déjà appropriés les meilleures terres, à la tête du havre, cultivées par les Acadiens avant leur dispersion. Les colons acadiens doivent se contenter de terres plus ingrates, aux pointes du havre. Les d’Entremont et d’Eon s’installent du côté ouest du havre et les Amirault et Belliveau du côté est. Tolérés sans enthousiasme par les autorités de la Nouvelle-Ecosse, ils ne peuvent que subir cette volonté affirmée de les séparer et de les marginaliser.
Au début des années 1780, les Acadiens ont achevé leurs migrations dans la région du Cap-Sable. Leurs communautés de Buttes-Amirault, Pubnico-Ouest, Sainte-Anne-du-Ruisseau et Wedgeport (anciennement Bas-de-Tousquet) se sont implantées peu à peu. La façon dont les terres leur ont été concédées et le réseau complexe de détroits, d’anses et d’îles composant leur géographie locale reflètent une amère réalité. Marginalisés et dispersés sur des terres ingrates, séparés par des communautés anglophones, les Acadiens n’ont jamais pu créer une région homogène à majorité francophone, comme au nord-ouest, le long de la baie Sainte-Marie. A cette insécurité culturelle s’ajoute la nécessité d’établir une économie viable, garantie de leur survie et de leur prospérité. La pauvreté du sol n’assurant qu’une agriculture de subsistance, les Acadiens se sont donc tournés, comme tous les colons de la région, vers la mer à travers la pêche, la construction navale et le cabotage. Mais l’économie n’est pas tout. Comment unir la communauté pour préserver sa culture acadienne et francophone ?
Unir la communauté
Début juillet 1799, provenant d’Halifax, l’abbé Jean-Mandé Sigogne débarque au Cap-Sable, à la Pointe-à-Rocco (aujourd’hui Sainte-Anne-du-Ruisseau), où une chapelle a été construite en 1784. Il porte la redoutable mission de fonder deux paroisses acadiennes en même temps, l’une à cet endroit, dédiée à Sainte-Anne, la seconde 80 km au nord-ouest, dédiée à Sainte-Marie, le long de la baie de même nom. Privées d’un réel secours spirituel depuis leur retour d’exil, environ 80 familles au Cap-Sable et 120 familles le long de la Baie Sainte-Marie[3], attendaient leur premier prêtre résident avec impatience. Très vite, l’abbé Sigogne s’attache à organiser ses deux paroisses et établir un règlement pour résoudre à l’amiable les différends, veiller aux bonnes mœurs et enseigner le catéchisme dans la communauté catholique. Il s’arrange aussi pour séjourner dans chaque paroisse pendant un temps proportionné à sa population, en été comme en hiver. Comment ne pas rendre hommage à ce missionnaire dévoué, de santé fragile, qui s’obligeait à entreprendre un tel voyage épuisant, jusqu’à trois jours de cheval, deux fois par an ?
La double mission de l’abbé Sigogne illustre parfaitement les difficultés de communication, au début du 19e siècle, entre les deux communautés acadiennes. Pour reprendre les appellations usuelles, on voyageait péniblement par la terre entre Par-en-Bas (Cap-Sable) et Par-en-Haut (Baie Sainte-Marie) et l’accès à Par-en-Bas était plus facile par la mer que par la terre. Les Acadiens de Par-en-Bas ont en effet connu de beaux succès en mer, en accédant facilement aux bancs de poissons et aux marchés américains. Mais cette indéniable force économique pesait bien peu, à Par-en-Bas, pour surmonter les difficultés culturelles des Acadiens. D’abord rejetés pour leur foi catholique, longtemps pénalisés à l’école pour leur éducation en français[4], ils n’avaient pas non plus un poids politique suffisant au niveau provincial. Il leur restait à créer leur propre institution sociale pour unir la communauté. C’est ainsi qu’en 1937, un Acadien de Pubnico-Ouest a eu une véritable idée de génie…
Un courrier pour la province
Le 10 février, Désiré d’Eon[5], un descendant direct d’Abel d’Eon, l’un des fondateurs de Pubnico-Ouest, publie la toute première édition du journal hebdomadaire en français Le Petit Courrier (du Sud-Ouest de la Nouvelle-Ecosse). Son intention est clairement d’unir les communautés acadiennes de sa région. Son coup de génie est de destiner ce journal populaire aux Acadiens pour « parler d’eux-mêmes » à travers des brèves qu’ils peuvent lire facilement. Pendant 35 ans, Désiré d’Eon distribue son journal à quelques milliers d’abonnés, depuis Pubnico-Ouest où il l’imprime à partir de 1939. Le journal devient provincial en 1972, sous l’impulsion de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Ecosse nouvellement créée, avant d’être renommé par la suite Le Courrier de la Nouvelle-Ecosse. Il est édité depuis 1988 par la Société de presse acadienne, dont le siège social se trouve à Saulnierville, dans la municipalité de Clare (Par-en-Haut).


Aujourd’hui, avec une édition imprimée tous les quinze jours et des articles publiés tous les jours sur son site internet, Le Courrier de la Nouvelle-Ecosse est le seul média francophone à diffusion provinciale. Dans un environnement anglophone, il est le lien indispensable entre tous les Acadiens de la province, dont les communautés sont dispersées sur tout le territoire et se sont développées très différemment. Songeons que plus de 700 km de routes séparent Pubnico-Ouest de Chéticamp, au Cap-Breton. Pouvait-on imaginer un meilleur lieu que Pubnico-Ouest, cœur francophone de la municipalité d’Argyle (Par-en-Bas), où la géographie était si pénalisante, pour fonder Le Courrier de la Nouvelle-Ecosse ? Dorénavant, celui-ci se dresse fièrement comme un rempart pour lutter contre l’isolement géographique et l’assimilation qui fragilisent toutes les communautés acadiennes.
En mémoire de l’histoire acadienne
Aujourd’hui, on peut visiter plusieurs sites historiques témoignant de l’histoire acadienne de Par-en-Bas. A Pubnico-Ouest, un nouveau cénotaphe (monument communautaire) est dédié à Philippe Mius d’Entremont et le Monument de l’Odyssée acadienne rappelle le souvenir des Acadiens de l’ancien Cap-Sable.
Toujours à Pubnico-Ouest se situe le Musée des Acadiens des Pubnicos, qui inclut un centre de recherche et une société historique. On trouve aussi le Village historique acadien de la Nouvelle-Ecosse, qui invite à découvrir la vie et la culture des Acadiens au début des années 1900. Parmi les autres sites historiques, figurent la chapelle et le sentier de Pointe-à-Rocco, à Sainte-Anne-du-Ruisseau, sur le site de la chapelle originale de 1784. Enfin, les festivals acadiens attirent, chaque été, de nombreux visiteurs, notamment à Pubnico-Ouest (Chez-Nous à Pombcoup) et à Wedgeport.
Image d’en-tête : Vue du havre de Pubnico, depuis le Village historique acadien, à Pubnico-Ouest (Photo Jean-Marc Agator).
Jean-Marc Agator
Paris, France
Sources principales
Ross, Sally, et J. Alphonse Deveau ; Les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, hier et aujourd’hui ; Les Editions d’Acadie, Moncton, 1995.
Oury, Guy-Marie ; Les débuts du missionnaire Sigogne en Acadie ; Les Cahiers des dix, Numéro 40, 1975.
Musée des Acadiens des Pubnicos (La fondation de Pubnico, L’historique de Sainte-Anne-du-Ruisseau, Désiré d’Eon), Pubnico-Ouest.
[1] 56,7% des 7870 habitants d’Argyle sont encore capables de soutenir une conversation dans les deux langues officielles (Statistiques Canada 2021).
[2] Le baron Philippe Mius d’Entremont, fondateur de la baronnie de Pobomcoup (aujourd’hui Pubnico), en 1653, dont le centre était situé du côté est du havre de Pubnico.
[3] Voir sur ce site l’article « Baie Sainte-Marie. L’université ancrée dans sa communauté ».
[4] Voir sur ce site l’article générique « Un long combat pour l’éducation en français ».
[5] Fils de « Charles à Augustin à Mathurin à Augustin à Abel à Jean-Baptiste d’Eon ».
