Vous pensiez connaître l’origine de l’Action de grâce (Thanksgiving) au Canada ? Vous n’êtes peut-être pas au bout de vos surprises. Bien sûr, Thanksgiving est d’abord une fête nationale américaine, célébrée chaque année le dernier jeudi de novembre depuis 1863. Elle se réfère généralement à la fête organisée par les Pères pèlerins à l’automne 1621 à Plymouth (Massachusetts). Durement éprouvés par un premier hiver rigoureux, les survivants avaient été secourus par les Autochtones qui leur avaient appris à cultiver efficacement le maïs et autres produits locaux. En fêtant cette première moisson providentielle, ils rendaient grâce à Dieu pour les avoir préservés, tout en remerciant les Autochtones pour leur aide. Aujourd’hui, Thanksgiving est une fête laïque, où les familles se rassemblent et célèbrent les bienfaits de l’année écoulée. A leur table est servie la dinde traditionnelle, un véritable symbole national, dont la forme sauvage n’est présente qu’aux Etats-Unis et au Mexique.

Au Canada, on célèbre aussi Thanksgiving, du moins dans les familles anglophones, chaque deuxième lundi d’octobre depuis 1957. Se réfère-t-on pour autant à l’Action de grâce des Pères pèlerins en 1621 ? Certainement pas. Les Canadiens situent leur première Action de grâce en l’an 1578 dans l’actuelle baie de Frobisher, dans le sud-est du Nunavut. L’explorateur anglais Martin Frobisher, lors de son troisième voyage dans l’Arctique, avait organisé une cérémonie où ses hommes d’équipage avaient été invités à rendre grâce à Dieu pour les avoir sauvés de ces eaux si dangereuses. Mais dans ces contrées inhospitalières, les hommes avaient dû se contenter, en guise de bonne chère, de la seule ration du marin, composée notamment de bœuf salé, de biscuits et de pois secs. Dès lors, en l’absence de célébration d’une moisson fructueuse, cette première Action de grâce en était-elle vraiment une ?
L’ordre de bon temps
Plutôt que la fête de Frobisher les Acadiens du Canada préfèrent mettre en lumière un épisode mémorable de l’histoire de la colonie naissante de Port-Royal, en Acadie, antérieur à l’Action de grâce des Pères pèlerins en 1621. A l’automne 1606, Samuel de Champlain avait établi la cérémonie de l’Ordre de Bon Temps, où l’élite de la colonie consommait chaque jour profusion de viandes et de poissons frais à la table festive du sieur de Poutrincourt. Après le terrible hiver 1604-1605 à l’île Sainte-Croix, où près de la moitié des hommes avaient péri du scorbut, faute de produits frais, il fallait insuffler un grand bain d’optimisme et se prémunir des rigueurs de l’hiver. Et de façon inédite en terre nord-américaine, les colons remuaient déjà la terre pour cultiver leurs jardins, si bien que les blés et le pain ne manquaient pas.
L’Ordre de Bon Temps respirait la bonne humeur à Port-Royal. On offrait du pain aux Autochtones et on invitait leurs chefs à la cérémonie. Au banquet du soir, le maître de cérémonie du jour rendait grâce à Dieu pour les bienfaits de la journée. Et même si le dindon sauvage n’avait aucune chance de figurer à la table du sieur de Poutrincourt, puisqu’il ne s’est jamais aventuré dans les provinces maritimes du Canada, la cérémonie semblait bien s’apparenter à une véritable Action de grâce.
Image d’en-tête : L’Ordre de Bon Temps, établi par Samuel de Champlain (Peinture de C.W. Jefferys, domaine public).
Jean-Marc Agator
Paris, France
Sources
Sites internet : Pilgrim Hall Museum (Thanksgiving) ; L’Encyclopédie canadienne (Action de grâce au Canada, Le premier Jour d’Action de grâce en Amérique du Nord).
Johnston, Harry ; Pioneers in Canada ; Blackie & Son Limited, London and Glasgow, 1912, page 46 (ration des marins lors des voyages de Martin Frobisher).
Emont, Bernard ; L’Ordre de Bon Temps et les influences festives et littéraires de la Renaissance ; Les Publications Québec français, Numéro 142, été 2006.
