On oublie souvent que le Grand Dérangement s’est poursuivi jusqu’au début du 19e siècle. Voici donc l’incroyable odyssée de Guillaume Petitpas, une illustration édifiante de ces errances sans fin à travers l’Atlantique.
Guillaume naît vers 1730 à Port-Toulouse, dans l’Île Royale (aujourd’hui, Saint-Pierre, Cap-Breton). En 1752, il habite à L’Ardoise, toujours à l’Île Royale. Il est petit-fils et fils de navigateur. Après la chute de la forteresse de Louisbourg, en 1758, les Acadiens sont expulsés de l’île Royale. Le graphique ci-dessous résume l’incroyable odyssée atlantique de Guillaume Petitpas (chaque traversée renvoie à une année et son commentaire associé).

1758. Après la chute de Louisbourg, Guillaume est déporté par les Britanniques à La Rochelle ou Rochefort.
1764. Il se marie à Rochefort, où il est charpentier, puis s’installe à Miquelon, la plus grande des îles de l’archipel Saint-Pierre et Miquelon. Il est alors pêcheur et charpentier. En 1763, à la signature du traité de Paris, la France avait en effet récupéré l’archipel pour y établir des pêcheries, mais pas de fortifications militaires. Cette disposition va avoir des conséquences lourdes pour ses habitants.
1767. Pas de chance, Guillaume est rapatrié en France avec tous les Miquelonnais. Il est vrai que les réfugiés acadiens formaient plus des deux tiers de la population de l’archipel, estimée à 1250 personnes. Peu impliqués dans la pêche, ces anciens colons préféraient vivre à Miquelon, une île au sol pourtant pauvre. Les ressources de l’archipel étant limitées, le gouvernement avait choisi de restreindre son peuplement aux activités en rapport avec la pêche, qui sont concentrées à Saint-Pierre.
1768. Le gouvernement fait volte-face de façon inattendue. Sans doute les négociants de Saint-Pierre ont-ils plaidé la cause des Acadiens. Les Miquelonnais sont autorisés à revenir dans l’archipel. Pendant dix ans, avec courage et ingéniosité, ils se reconstruisent une vie meilleure en tant que pêcheurs, laboureurs, journaliers, jusqu’à la guerre d’indépendance américaine.
1778. Le sort s’acharne une deuxième fois sur les Acadiens. La Grande-Bretagne reproche à la France son engagement en faveur des insurgés américains et s’empare de l’archipel sans défense. Le bilan est effroyable, car tout est détruit, maisons, magasins, étables, installations de pêche. Les 1400 habitants de l’archipel sont déportés vers la France et Guillaume Petitpas revient à La Rochelle.
1785. Guillaume se réinstalle à Miquelon. En effet, deux ans plus tôt, la France avait repris possession de sa colonie, par le traité de Versailles, et autorisé le retour de ses colons, aux frais du roi, à condition qu’ils se rendent utiles.
1793. Par malheur, l’horizon s’assombrit une troisième fois. Après leur entrée en guerre contre la France révolutionnaire, les Britanniques se rendent maître de l’archipel. Cette fois-ci, ils ne détruisent pas les habitations et installations, mais retiennent sur place les 1500 habitants, dans des conditions très dures. En 1794, face à leur entêtement de rester fidèles à la France, ils décident de les emprisonner à Halifax. Guillaume part donc à Halifax avec sa famille.
1797. Guillaume et sa famille sont renvoyés en France, à Bordeaux, dans un groupe homogène de 133 Miquelonnais, sans doute lors d’un échange de prisonniers. Pour ces réfugiés, victimes de l’interminable conflit entre Français et Britanniques pour contrôler les pêcheries de l’archipel, le Grand dérangement prend fin à Bordeaux, mais les laisse dans un état de profond dénuement.
En 1804, Guillaume meurt à Bordeaux, à l’âge de 75 ans. En 1815, la rétrocession définitive de l’archipel à la France permet, l’année suivante, le retour durable des colons.
Image d’en-tête : image par Greg Montani de Pixabay.
Jean-Marc Agator
Paris, France
Source
Agator, Jean-Marc ; Le Grand Dérangement s’arrête à Bordeaux.
